Arrêt de la centrale de Fessenheim : la réunion où tout peut partir en vrille

Une voix peut faire basculer la décision

Ce qui va se passer jeudi 6 avril, au siège d’EDF, ferait assurément le bonheur d’un réalisateur de blockbuster et autres thrillers. Suspense garanti. Ce jour-là, dans l’après-midi, se tiendra un conseil d’administration qui pourrait devenir historique à plus d’un titre. Les administrateurs doivent voter la « demande d’abrogation de l’exploitation » de la centrale. Entendez l’autorisation d’arrêter la plus vieille installation de production d’électricité nucléaire de France, entrée en service en 1978.

Si la proposition faite au conseil d’administration est adoptée, celle-ci sera transmise à la ministre de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie, Ségolène Royal qui prendra aussitôt un décret d’abrogation d’autorisation d’exploitation. En clair, elle entérinera la fermeture. Il est vrai qu’il ne lui reste plus beaucoup de temps. Un des engagements majeurs de la campagne de François Hollande en 2012 aura enfin trouvé son épilogue.

Mais le Conseil d’administration votera-t-il la demande en question ? Ce n’est pas dit. L’instance compte 18 membres. Six ont partie liée avec l’État et ne prendront pas part au vote pour éviter le conflit d’intérêt. Reste 12 membres à pouvoir se prononcer : 6 représentants des salariés qui sont hostiles à l’arrêt et 6 personnalités dites indépendantes qui représentent les actionnaires : Laurence Parisot, directrice Associée chez Gradiva et ancienne présidente du MEDEF ; Bruno Lafont Coprésident du Conseil d’administration de LafargeHolcim ; Colette Lewiner, conseillère du président de Capgemini ; Philippe Crouzet, président du directoire de Vallourec ; Claire Pedini, directrice générale adjointe de Saint-Gobain. Et Jean-Bernard Lévy, le PDG d’EDF.

Les aimables recommandations du gouvernement

Sur le papier, les 6 indépendants devraient se prononcer pour l’arrêt. Depuis le mois de janvier, le gouvernement ne ménage pas sa peine pour qu’il en aille ainsi : on se voit et on se téléphone beaucoup. Mais voilà, on n’est jamais sûr de rien. Une seule défection et la demande d’arrêt de la centrale sera rejetée.

Ce serait un coup très dur pour EDF. Pourquoi ? Parce que l’électricien ne pourrait plus mettre en sa nouvelle installation de Flamanville, le fameux réacteur EPR, vitrine de son savoir-faire technologique. C’est le principe des vases communicants : la loi de transition énergétique n’autorise pas le parc nucléaire français à augmenter le volume de sa production (63 000 MW). Si EDF veut allumer l’EPR de Flamanville – et dans une moindre mesure relancer le réacteur numéro 2 de la centrale nucléaire de Paluel (Seine-Maritime), en arrêt prolongé après la chute d’un générateur de vapeur – alors il lui faut éteindre Fessenheim.

Une voix peut faire perdre des milliards à l’entreprise

Et derrière Flamanville, c’est l’avenir économique des réacteurs de la troisième génération qui se joue – d’autres EPR sont en projet, notamment à Hinkley Point (Royaume-Uni), à Jaitapur (Inde)) et Taishan (Chine). Un avenir déjà passablement compromis. Retards sur le chantier (qui devait être achevé en 2012…), dépassement des budgets (10,5 milliards d’euros à l’arrivée, soit 7 milliards d’euros de plus que l’estimation initiale), malfaçons dans l’acier des cuves et du couvercle fabriqués par Creusot Loire. L’aventure de Flamanville ressemble de plus en plus à un chemin de croix.

On l’a compris, jeudi, une voix peut faire perdre des milliards à l’entreprise. Ambiance…

Sur le papier, tout va bien. Avec la voix de Jean-Bernard Lévy qui compte double, la demande d’arrêt devrait recueillir 7 voix.

Et si on attendait le nouveau président de la République ?

Mais voilà, certains administrateurs ont du vague à l’âme. Ils se disent que la fermeture de Fessenheim est un mauvais signal adressé au marché du nucléaire. Et que demain, le plafond du volume de production électrique d’origine nucléaire pourrait être remonté par une nouvelle mouture de la loi de transition énergétique. Dès lors, pourquoi se dépêcher de fermer Fessenheim ? Justement, un candidat, parmi ceux qui sont en mesure d’être élus, François Fillon, se propose de revoir la loi de transition énergétique et stoppera la fermeture de Fessenheim si les Français le portent à l’Elysée. Tout comme une autre candidate, Marine Le Pen (proposition 134 de son programme). De quoi hésiter au moment du vote.

Au siège d’EDF, on se contente d’indiquer que l’ordre du jour de la réunion de jeudi n’est pas confirmé. Et l’on souligne que les statuts de l’entreprise « autorisent le président à modifier celui-ci pendant la séance ». C’est dire que la confiance reste mesurée.

Fessenheim fermée ? Ce n’est pas demain la veille !

En clair, la prise de décision pourrait être reportée à après les élections, une période plus apaisée par définition.

Quoi qu’il en soit, même si la proposition d’arrêt l’emporte, Fessenheim ne s’arrêtera pas du jour au lendemain. Il faut en passer par une déclaration de mise à l’arrêt de la centrale suivie d’un plan de démantèlement, d’une consultation de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN). Le ministère prendra ensuite un décret de démantèlement, non sans avoir au préalable procédé à une enquête publique. Tiens, on est déjà en 2019 ! On vous le dit, vous n’avez pas fini d’entendre parler de Fessenheim.

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