Catastrophe de Lubrizol : l’heure des responsabilités

L’usine Lubrizol en flammes à Rouen, le 26 septembre 2019 ©Daniel Briot

Voici une semaine que les flammes ont ravagé le site de l’usine Lubrizol à Rouen. Et la vérité peine toujours à se frayer un chemin. Les causes de la catastrophe restent à déterminer et les conséquences sanitaires sont inconnues.

À l’Assemblée, le Premier ministre affirmait, mardi 1er octobre, que son gouvernement ne cachait rien. :

« Toutes les informations, toutes les données scientifiques sont et seront rendues publiques. ».

Soit. Mais pourquoi garder secrète la liste des produits stockés sur le site de l’usine ?

Liste secrète

Le Premier ministre s’en est expliqué : « Depuis fin 2017, et pour des raisons de sécurité que chacun peut comprendre, la liste complète des substances présentes sur les sites Seveso n’est plus rendue publique. Elle est connue, elle n’est plus rendue publique. »

Allusion transparente au risque terroriste. Il s’agit d’éviter le ciblage des installations en fonction de la dangerosité des produits entreposés.

Mais, par définition, ce risque n’existe plus à Rouen. Édouard Philippe a donc ajouté que le préfet allait rendre public la liste des produits stockés et les quantités qui ont brûlé.

Mais pourquoi avoir attendu ? François Ruffin a interpellé le Premier ministre :

« Si vous voulez lever le voile de suspicion, comment ça se fait que vous avez attendu 5 jours pour rendre public ce qui va peut-être l’être la liste de ces produits ?”

Identifier les produits qui ont brûlé

La ministre de la Transition écologique et solidaire, Élisabeth Borne a souligné qu’il fallait identifier les produits qui avaient brûlé et ceux qui avaient été évacués. Opération qui demandait du temps.

Quelques additions et soustractions plus tard, le préfet a donc communiqué, mardi, en fin d’après-midi, la liste des produits chimiques et surtout les quantités parties en fumée. 5235 tonnes !

Il reste encore un millier de fûts toxiques dans l’usine dont 160 en mauvais état.

Certains députés n’ont guère apprécié que le Premier ministre se défausse sur le préfet de Seine-Maritime. C’est le cas de Claude Gloasguen, député LR de Paris :

« Je trouve quand même que c’est tiré par les cheveux. On aurait pu dire à l’Assemblée ce que le préfet sait déjà. Le gouvernement prête à confusion et il fait exactement le contraire de ce qu’il devrait faire. Au lieu de faire de la transparence, il crée des doutes au sein des citoyens. »

Amiante et dioxine

Autre inconnue, l’amiante. La toiture des bâtiments qui ont été soufflés par l’explosion en comportait. Des fibres ont donc pu être dispersées. Des investigations sont en cours.

Et puis il y a la présence probable de dioxine dans l’air. Là encore, des analyses sont menées pour déterminer si les productions agricoles pourront être commercialisées.

Le député FI de Seine-Saint-Denis Éric Coquerel s’étonne :

« Quand on dit aux gens, il n’y a pas de problème, mais d’un autre côté on dit ‘ne mangez pas les produits agricoles, on va devoir les jeter’, les gens disent s’il n’y a pas de problème, pourquoi on ne peut pas manger les produits agricoles ? Il y a contradiction».

Défaillances en série

Les ratages dans la gestion de cette crise sont légion comme l’a rappelé le député Sébastien Leclerc, député LR du Calvados, département limitrophe de la Seine-Maritime.

« Pourquoi n’y a-t-il eu aucune alerte auprès des populations limitrophes du sinistre avant le lever du jour, soit 6 heures après le départ du feu ? Pourquoi cette cacophonie des déclarations successives de l’État ? Que faut-il comprendre derrière les affirmations que l’air rouennais est de qualité habituelle ? «

Des questions auxquelles Sébastien Leclerc n’a reçu aucune réponse.

Contrôles assouplis

D’autres parlementaires pointent l’affaiblissement des structures de contrôle. Ainsi Hubert Wulfranc, député PC Seine-Maritime :

« La majorité a signé l’affaiblissement du rôle des comités d’hygiène et de sécurité dans les entreprises ; l’affaiblissement du rôle de l’Autorité environnementale, le renforcement du secret des affaires industrielles. »

En juin 2018, un décret a assoupli les procédures de contrôle.

Il prévoit qu’une installation déjà classée Seveso n’a pas besoin d’un nouvel avis de l’Autorité environnementale pour modifier ses installations.

L’Autorité environnementale, structure indépendante, donne des avis, rendus publics, sur l’impact des grands projets et programmes sur l’environnement. Elle est composée d’ingénieurs, de scientifiques, de hauts fonctionnaires et d’élus locaux.

Le décret de juin 2018 est signé par Édouard Philippe et Nicolas Hulot. Et justement l’usine Lubrizol a bénéficié d’une telle dispense.

La responsabilité de l’actuel gouvernement est donc engagée.

Une enquête judiciaire a été ouverte pour déterminer les causes du sinistre. Ainsi qu’une enquête administrative.

Commission d’enquête parlementaire

Mais certains députés sont favorables à une commission d’enquête de l’Assemblée nationale. Un spectre qui va de la France Insoumise au Rassemblement national en passant par l’ancien porte-parole de Nicolas Hulot, Matthieu Orphelin.

La conférence des présidents de groupes, mercredi matin, a préféré s’en tenir à une simple mission d’information parlementaire. Mission dont les pouvoirs sont plus limités que ceux d’une commission.

Au Sénat, en revanche, la création d’une commission d’enquête a été actée. Y compris par les sénateurs de la République en marche. François Patriat sénateur de la Côte d’O et Président du groupe En Marche s’en explique :

« J’ai donné mon accord à ce que nous signions avec les autres présidents une commission d’enquête sous la condition qu’elle soit studieuse et non polémique. Il ne s’agit pas de faire une commission d’enquête politique, il s’agit de faire une commission d’enquête sérieuse qui va rechercher les causes de cet incendie, le contexte, les responsabilités éventuelles. Dans ce cadre-là, je pense que le gouvernement n’a rien à cacher et qu’il n’y est pas hostile. »

La responsabilité des dommages relève de l’industriel

Mais le gouvernement n’entend pas porter le chapeau. Le Premier ministre l’a rappelé devant les sénateurs.

« Je veux dire et redire que la responsabilité, les dommages, relèvent de l’industriel. C’est sa responsabilité. Et il n’échappera pas à la mise en jeu de cette responsabilité. »

L’incendie de l’usine de Lubrizol est le plus grave sinistre depuis l’explosion de l’usine AZF de Toulouse en septembre 2001. C’est déjà une catastrophe sanitaire et environnementale.

Si l’on peut se réjouir que l’explosion n’ait pas fait de victimes, il est en revanche prématuré d’affirmer que la pollution de l’air, des eaux et des sols ne sera pas la cause de décès prématurés.

Lubrizol est le premier responsable de cette catastrophe. Mais, quoi qu’en dise Édouard Philippe, la responsabilité de l’État est clairement engagée.