L’incroyable histoire de la bouteille de lait écologique qui n’est pas recyclable

Le plastique utilisé, le PEP opaque, bloque la filière

Cette bouteille de lait est recyclable. Mais ce n’est pas toujours le cas. @horizondurable

Les industriels de l’emballage font de plus en plus appel à un plastique qui n’est pas recyclable et qui contrarie le traitement des plastiques ordinaires. Enquête sur le PET opaque, un perturbateur dont on n’a pas fini de parler.

Elle trône sur la table du petit-déjeuner dans sa robe blanche agrémentée de couleurs pimpantes qui rappellent la campagne, la ferme, les vaches… C’est la bouteille de lait, si pratique d’ailleurs depuis qu’il n’y a plus à déchirer un opercule d’aluminium pour verser le liquide. Plus légère, son plastique, naguère un peu terne, brille de mille feux. Comme un appel de la nature, de bon matin. Seulement voilà, cette bouteille a toutes les chances de ne pas être recyclable.

Eh oui, de plus en plus souvent, c’est à tort qu’on la jette dans la poubelle des déchets qui connaîtront une seconde vie. La faute au PET opaque. Un banal plastique auquel est rajouté lors de la fabrication un opacifiant (mica, silice). Introduit dans le processus de fabrication des bouteilles à partir de 2010, ce matériau pèse 25 % de moins que la résine employée auparavant, le PEHD et coûte de 20 à 40 % moins cher que ce dernier.

Un matériau miracle

Comment les industriels des produits laitiers, et avec eux les fabricants de cosmétiques, les producteurs de jus de fruits ou les concepteurs de meubles de jardin ne se seraient pas précipités sur ce composant miracle, synonyme d’augmentation des marges ?

Mais voilà, les fibres du PET opaque cassent lors des opérations de recyclage. Un vrai souci car le matériau en question est collecté puis mélangé avec les autres plastiques recyclables (le PET transparent ou le PET foncé, autrement dit l’emballage des bouteilles d’eau minérales). Un mélange dont il amoindrit les qualités. Résultat, lorsque la proportion de PET opaque dépasse 15 %  c’est l’ensemble du mélange qui devient impropre à toute réutilisation. C’est ce qu’on appelle, dans le jargon du métier, un perturbateur de tri.

Menace sur le recyclage des bouteilles en plastique ordinaire

En 2015, la proportion de PET opaque dans les emballages de produits laitiers, de cosmétiques et de jus de fruits était estimée à 12 %. Aujourd’hui, dans certains gisements de déchets plastiques,  elle peut déjà dépasser la barre fatidique des 15 % .En 2020, si l’on ne fait rien, la barre des 50 % sera atteinte rendant impossible le recyclage de tous les emballages de la filière, quel que soit le matériau employé.

Qu’à cela ne tienne, dira-t-on : il suffit de collecter l’intrus à part. Mais peut-on demander à un consommateur déjà fort occupé à trier ses déchets de scruter la composition de ses bouteilles de lait ?

La majorité des centres de recyclage ne sont pas équipés pour séparer les bouteilles en PET opaque des autres emballages. À supposer que pareil tri soit possible, qui paierait ? Les ménages ? Les collectivités locales ? Les fabricants ? Les recycleurs ?

Eco-Emballages, la discrétion même

C’est là qu’entre en scène un organisme privé, Eco-Emballages. Agréé par l’État, il fixe et collecte les contributions versées par les producteurs d’emballages afin de subvenir aux coûts du recyclage par les collectivités locales et les entreprises spécialisées.

Le cahier des charges est fixé par le ministère de l’Environnement, de l’énergie et de la mer. Il prévoit un dispositif de bonus/malus sur les contributions, afin de décourager l’usage d’emballages non recyclables ou perturbateurs de tri. Autrement dit, ce qu’un industriel pourrait gagner en utilisant un matériau non recyclable est aussitôt perdu par l’obligation d’acquitter un malus. Un mécanisme vertueux, au moins sur le papier.

En 2013, Eco-Emballages est alerté par les entreprises de  recyclages sur les problèmes que pose le taux croissant de PET opaque. Des rapports du Comité technique pour le recyclage des emballages plastiques (Cotrep), une de ses instances, font état de difficultés récurrentes.

Que va-t-il se passer ? Rien. Absolument rien.

Du côté d’Eco-Emballages, on fait valoir que les taux de PET opaque étaient encore trop faibles pour appeler une intervention. Et l’on avance des chiffres. Sur 450 000 tonnes de bouteilles et flacons à recycler en 2012, le PET opaque ne représentait que 6000 tonnes.

Qui utilise le PET opaque ?

Un des principaux utilisateurs de PET opaque s’appelle LSDH. Cette entreprise du Loiret qui compte 650 collaborateurs produit 689 millions d’emballages par an. L’entreprise a pour clients Carrefour, Leclerc, Système U, Unilever, Danone, Agrial, PepsiCo…

Son président, Emmanuel Vasseneix , est mortifié par les accusations de pollueur dont il fait l’objet :

“Nous sommes profondément attachés au développement durable. Si nous avons développé le PET opaque, c’est justement dans cette perspective. Savez-vous que nous avons obtenu le prix Good Planet, décerné par la fondation Yann Arthus-Bertrand,  pour cette bouteille ?

Car, pour la produire, nous utilisons 30% de plastique de base en moins, 10 fois moins de désinfectant, moins d’eau, moins d’énergie. Nous avons, en plus, supprimé l’opercule en aluminium qui constitue toujours un problème pour les recycleurs. C’était la bouteille parfaite.

C’est vrai, nous avons sous-estimé la croissance du recours à ce matériau innovant chez les conditionneurs de cosmétiques ou de détergents. Résultat, le volume global d’emballages a augmenté beaucoup plus vite que prévu. Et, à un moment donné on n’a plus pu le mélanger avec les autres plastiques.

Eco-Emballages aurait peut-être pu l’avertir des difficultés que ce  nouveau matériau rencontrait chez les recycleurs.

Ca n’a pas été le cas, raconte l’industriel. Ils se sont montrés très rassurants. Trop rassurants… Dans cette affaire, nous nous sommes reposés sur leur expertise. Nous avons eu tort.

Il est vrai que jouer les  gendarmes n’est pas forcément dans la culture d’Eco-Emballages. Ses clients, les industriels, sont également… ses actionnaires. Au conseil d’administration, figurent ainsi les représentants de Carrefour, Danone, Coca-Cola, Nestlé, Lactalis, SystèmeU, Kronenboug, Ecopar…

Le problème du PET opaque découvert presque par hasard

C’est par hasard que l’affaire va venir à la lumière comme le raconte Laura Chatel, chargée de plaidoyer de l’association ZeroWaste France.

« En novembre 2016, à l’occasion d’une commission de filière Responsabilité élargie du producteur (REP) dans laquelle nous siégeons avec les organismes de l’État, le ministère et les recycleurs, la question du PET opaque a été incidemment évoquée.

On nous a dit ‘on est en train de régler le problème’ Problème dont on ignorait totalement l’existence jusque-là. Nous avons alors pris la mesure du phénomène. Nous avons alerté l’opinion et Ségolène Royal car ses services tardaient à réagir. »

Il y a quelques jours, la Ministre de l’Environnement, de l’Énergie et de la Mer s’est fâchée. Dans les jours à venir, elle devrait prendre un arrêté frappant d’un malus l’utilisation de PET opaque. Le projet de texte prévoit ainsi qu’« une majoration de 100 % de la contribution au poids au titre du plastique est appliquée aux emballages en PET opaque, tant que des solutions spécifiques de recyclage du PET opaque ne sont pas appliquées”.

En clair, les utilisateurs de PET opaque vont devoir payer deux fois plus cher. On s’en doute, cette perspective n’est pas du goût d’Eco-Emballages :

On ne va pas condamner comme ça un matériau dont le bilan environnemental présente par ailleurs des aspects positifs, argumente-t-on dans l’entourage de la direction.  C’est tuer l’innovation. Laissons-nous une chance de trouver une solution technique pour le recycler.

Et l’on souligne qu’Eco-Emballages a lancé, à la mi février de cette année, un plan d’action – la coïncidence est heureuse !- sur le PET opaque afin, notamment, de diminuer le taux d’opacifiants dans le matériau et trouver des débouchés nouveaux pour les volumes de produit qui ne peuvent être recyclés.

Nous sommes en discussion avec la ministre, insiste la même source. Nous nous donnons 18 mois pour trouver une solution technique pérenne. Après, si ça ne marche pas, il faudra, bien sûr, envisager autre chose.

Soit. Mais certains se montrent plus réactifs. Emmanuel Vasseneix, le PDG de LSDH a pris le taureau par les cornes. Ses équipes travaillent sur l’emploi d’un opacifiant organique et non plus minéral. Ce qui règlerait le problème du mélange avec les autres plastiques.

Surtout, le chef d’entreprise travaille à la mise sur pied d’une filière autonome du PET opaque alimentaire. En gros, il veut mettre à part les bouteilles en PET opaque pour fabriquer de nouvelles bouteilles avec le produit de leur recyclage. Simple et vertueux.

Nous allons nous-mêmes rentrer dans la filière du recyclage. On ne va pas attendre que les solutions arrivent d’ailleurs. Notre erreur a été de s’en remettre à d’autres, plaide ce chef d’entreprise

Du coup, si la solution est là, pourquoi donc Eco-Emballages  réclame-t-il 18 mois supplémentaires ? Depuis 2013, l’organisme a largement eu le temps d’élaborer des plans. Il ne l’a pas fait. Si les associations environnementales n’avaient pas donné l’alerte, voici quelques semaines, Eco-Emballages se serait-il emparé de la question ? On peut en douter.

PET opaque
Pour s’y retrouver dans les emballages @ZeroWaste France