Campagne de vaccination : les raisons d’un cafouillage

La France tente de rattraper son retard sur ses voisins européens dans la vaccination contre le Covid-19 ©emmer.com.ar

Et tout à coup Olivier Véran fut enfin à la hauteur de la situation.

« Nous allons ouvrir dans les prochains jours une inscription possible pour les Français qui le souhaitent par internet, par téléphone sans doute, et pourquoi pas par l’application TousAntiCovid, pour que les Français qui souhaitent se faire vacciner puissent le faire savoir, s’inscrire et puissent prendre des rendez-vous »,

C’était ce mardi matin sur RTL. Le ministre de la santé répondait aux questions d’Alba Ventura.

Montée en puissance

Déjà hier soir en déplacement à l’Hôtel-Dieu, Olivier Véran avait indiqué que plusieurs milliers de personnes » venaient d’être vaccinées contre le Covid-19 au cours de la journée de lundi. Devant les journalistes, le ministre se montrait volontaire :

« Ça va monter en puissance, et ça montera encore plus en puissance dans la journée de mercredi, jeudi et vendredi (…) Il y aura donc une centaine d’hôpitaux qui offriront la vaccination à leurs soignants ainsi qu’aux soignants de ville d’ici la fin de la semaine. (…) Ils seront donc à 1 000 vaccinations par jour d’ici la fin de la semaine ».

Dans le même temps, le ministère faisait savoir que 500 000 vaccins avaient été livrés entre Noël et le Nouvel An, et que 580 000 supplémentaires seraient livrés d’ici mercredi.

Depuis lundi, les annonces n’ont cessé de se multiplier. La vaccination des professionnels de santé de plus de 50 ans, initialement prévue pour fin du mois, débute dès cette semaine. Elle est élargie aux pompiers et aux aides à domicile de 50 ans

Revirement du ministre de la Santé

Quel contraste avec ce que disait encore le ministre de la Santé au Journal du dimanche le 26 décembre :

La vitesse, oui  : nous commençons aujourd’hui à vacciner. La précipitation, non  : je ne veux rogner sur aucun des principes sur lesquels je me suis engagé  : liberté de choix, aucune obligation de se faire vacciner  ; campagne de vaccination échelonnée selon les avis des autorités publiques indépendantes  ; sécurité assurée avec la mise en place de circuits de pharmacovigilance dès demain  ; et communication en transparence.

Position réaffirmée trois jours plus tard sur France 2

Je revendique que notre stratégie de vaccination débute par les plus fragiles, et s’accorde le temps de bien informer nos aînés et leur famille, et de recueillir leur consentement. C’est une condition de confiance pour réussir la vaccination en France

La crainte de braquer l’opinion

Que s’est-il donc passé entre ces deux séquences ? Pourquoi ces cafouillages ?

Au point de départ, il y a l’enjeu politique de la séquence.

Après la pénurie de masques et les mensonges qui l’ont accompagnée, après les retards sur les tests, l’exécutif sait qu’il ne peut se permettre de rater la campagne de vaccinations. Le pays ne lui pardonnerait pas une nouvelle démonstration d’incompétence. Ce qui hypothéquerait à coup sûr les chances d’Emmanuel Macron pour 2022.

Or il se trouve que la France est un des pays où la prévention contre les vaccins est la plus forte. Il y a encore quelques semaines, seuls 54 % des Français se disaient prêts à recevoir une injection. En cause les scandales sanitaires de ces 20 dernières années : le sang contaminé dans les années 1980, la Dépakine ou le Médiator. Même si les vaccins ne sont nullement concernés par ces affaires, la confiance du public dans les politiques de santé publique a été durablement atteinte.

Si l’on rajoute à ce tableau la campagne de vaccination contre la grippe H1N1 de l’hiver 2009-2010 qui s’est révélée surdimensionnée par rapport aux risques réellement encourus par la population, on comprend la frilosité de l’opinion.

Ménager les anti-vaccins

Dans ce contexte, lancer une campagne vaccination revenait à marcher sur des œufs. Redoutant d’alimenter la machine complotiste, Olivier Véran a choisi en priorité de ménager les anti-vaccins. Ainsi, par exemple, les procédures de recueil du consentement dans les EHPAD se sont révélées d’une lourdeur extrême, tant elles étaient draconiennes.

Une prudence qui a produit l’effet inverse de celui qui était escompté. Au lieu de rassurer, elle a suscité l’incompréhension : pourquoi ces hésitations alors que nos voisins mettent les bouchées doubles ? L’Allemagne, qui a lancé sa campagne de vaccination en même temps que la France en est déjà à 200 000 personnes protégées. Le Royaume Uni à près d’un million. La France, elle, avait vacciné 332 personnes jeudi 31 décembre.

Les vaccins feraient-ils défaut ? Non. La France reçoit 500 000 doses par semaine. À terme, il est prévu qu’elle disposera de 30 millions de doses du vaccin de Pfizer-BioNTech et 12 millions de doses du vaccin Moderna – qui devrait être autorisé début janvier 2021.

Un flot de critiques

À quelques heures du réveillon, les critiques sont allées crescendo. Le 30 décembre, Damien Abad, le président du groupe LR à l’Assemblée demande l’audition en « urgence » d’Olivier Véran par la mission d’information de l’Assemblée nationale sur la gestion de l’épidémie. À ses yeux, la France fait « figure de bonnet d’âne » de la vaccination.

Le lendemain, le grand généticien Axel Kahn fustige l’attitude des pouvoirs publics qu’il juge dissuasive. De son côté, l’Académie de médecine dénonce le démarrage « très lent » de la campagne de vaccination, estimant au passage « excessives » les précautions prises par les autorités compte tenu des enjeux.

Macron s’alarme

Emmanuel Macron perçoit le danger. Lors de ses vœux aux Français, il rappelle à l’ordre son ministre de la Santé :

« Je ne laisserai pas une lenteur injustifiée s’installer »

Le 2 janvier, Le Journal du dimanche, informé par l’entourage présidentiel se fait l’écho de la colère de Jupiter. Celui-ci aurait eu ces mots :

« Moi je fais la guerre le matin, le midi, le soir et la nuit. Et j’attends de tous le même engagement. Or là, ça ne va pas […]. Ça doit changer vite et fort et ça va changer vite et fort. »

Les anti-vaccins majoritaires

Il y a urgence. Le 3 janvier, un sondage Odoxa-Backbone consulting pour France info et Le Figaro met en évidence une inversion de tendance. 58 % des Français se déclarent opposés à la vaccination. Plus 12 points en à peine un mois. Loin de rassurer l’opinion, les tergiversations d’Olivier Véran ont au contraire accentué le doute sur la sécurité et l’utilité de la vaccination contre le Covid 19.

Les professionnels de santé, eux, lâchent leurs coups sur le gouvernement. « C’est une déroute. Nous ne sommes absolument pas préparés », dénonce sur LCI Philippe Juvin, chef du service des urgences de l’hôpital européen Georges-Pompidou et maire LR. « C’est désespérant, on est ridicule », renchérit l’urgentiste Patrick Pelloux

En catastrophe, aiguillonné par l’Élysée, le ministre de la Santé change son fusil d’épaule dès le lundi soir.

Mais c’est trop tard pour rassurer les sénateurs. Le matin même, on apprenait qu’à l’initiative du groupe socialiste, la commission des affaires sociales du Sénat souhaite entendre le ministre de la Santé afin d’éclaircir le calendrier sur la vaccination.

Comité de citoyens tirés au sort

L’exécutif semble cependant décidé à enjamber la représentation nationale. Sur le modèle de la Convention citoyenne pour le climat, Emmanuel Macron a lancé l’idée d’un comité de 35 citoyens qui suivraient la politique vaccinale du gouvernement. Tirés au sort d’ici le 10 janvier par l’institut de sondages IRS Quality, le comité en question serait chargé de préparer le 3e volet de la campagne de vaccination, celui qui concerne l’ensemble de la population.

Jean Castex y avait fait référence lors de sa déclaration à la mi-décembre. Il s’agissait, expliquait-il, de restaurer la confiance autour de la politique sanitaire du gouvernement.

Mais comment le parlement n’y verrait-il pas une marque de défiance ? Voilà qu’à des représentants qui tirent leur légitimité du suffrage universel, on préfère des citoyens tirés au sort. Il n’est pas certain que cet impair démocratique apaise les critiques dans les semaines à venir.